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Par Liliane - Octobre 2026
L'inquisition à Avignon

Le Palais des papes au XIXème siècle
De la légende...
Dans le récit de son séjour à Avignon publié en 1834, Mérimée décrit le "château des papes" ainsi qu'on le désignait alors :
« Dans une des tours dit côté de l'orient on montre la chambre où siégeaient les inquisiteurs, une autre, voisine, où l'on donnait la torture. La voûte de cette dernière salle est très bizarre. C'est une espèce d'entonnoir arrondi à son sommet. Un four qui a pu servir à faire chauffer des ferremens de torture est pratiqué dans la muraille ; à côté on voit encore les trous où était fixée la machine nommée Veille, invention avignonnaise pour obliger l'hérétique le plus endurci à convenir des crimes qu'on lui imputait. C'était une espèce de pal dont l'extrémité obtuse était taillée en pointe de diamant. Le parient était assis sur cette

pointe, et suspendu par des, cordes qui l'empêchaient seulement de tomber, laissant porter tout le poids de son corps sur l'instrument de supplice. La puissance de cette machine et l'habileté des bourreaux de Sa Sainteté étaient fort renommées dans le dernier siècle. Lors du procès de Darniens, le légat, désireux de se rendre agréable au gouvernement français, expédia à Paris, sur la demande de ce dernier, le bourreau d'Avignon avec sa veille, mettant son savoir-faire et son instrument à la disposition de ses bons voisins. Heureusement pour le malheureux fou, on n'attendit pas pour l'exécuter l'arrivée de ce renfort de supplices.»

L’historien Hassoux évoque une « chapelle de l’inquisition », lieu où les condamnés pour crime d’hérésie venaient faire amende honorable un cierge à la main avant d’être conduits au supplice, et des cachots. La « salle des Tortures possède une haute cheminée octogonale qui n’a pas d’écho, afin d’étouffer les cris des suppliciés, car c’est là que s’élevaient les bûchers de l’Inquisition, et l’on y voit des traces de fumée ».
En 1844, Michelet visite le « château », conduit « par une vieille aux yeux brillants et sinistres (deux charbons sur une omelette) » qui avait vécu là cinquante-huit ans car son père en était le concierge. La visite s’effectuait sous les regards des prisonniers derrière les barreaux des fenêtres, au milieu de soldats oisifs dans une cour, le palais étant alors transformé en caserne et prison. Il décrit d’abord les salles inférieure et supérieure de la Grande Audience destinée aux juges et de la Grande Chapelle où le
prisonnier enchaîné devait assister à la messe, avant d’accéder aux tours du bûcher et de la torture. « Ces horreurs, qui sont les parties honteuses de la justice, sont ici étalées dans une triomphale grandeur. Le contraste détestable d’une paternité doucereuse qui torturait par derrière, se sent à l’art infernal qui disposa les voûtes de manière à contenir, étouffer, absorber les cris. Cette entente précoce de l’acoustique est l’horrible originalité du palais. » Il mentionne la suie de cette cheminée composée de chair brûlée, les corps des suppliciés jetés de la tour de la Glacière, les oubliettes de l’Inquisition où on laissa quinze personnes mourir de faim…
La même année, c’est Charles Dickens qui s’arrête à Avignon sur le chemin de l’Italie. Il visite le palais à la suite de la même concierge que suivit Michelet, car « nous ne sommes pas allés là pour voir des salles d’apparat, ni des cantonnements militaires, ni une maison d’arrêt [...]. Nous étions venus voir les ruines des salles d’épouvante où siégeait l’Inquisition ». A son tour il raconte « la Salle de la Question » avec sa haute cheminée servant à étouffer les cris des victimes, la « tour très élevée, à pic, sombre, très sinistre, très noire, très froide » d’où l’on jetait ceux qui ne pouvaient plus être torturés, la « tour de l’inquisition » où
où avait été enfermé Cola di Rienzi (un révolutionnaire romain du XIVème siècle emprisonné à Avignon et libéré par Clément VI sur la demande de Pétrarque) dont on voyait encore la chaîne retenue dans le mur, les petites cellules pourvues de leurs portes et de leurs cadenas où l’on enfermait les prisonniers de l’Inquisition pendant quarante-huit heures et enfin « les oubliettes de l’Inquisition » visibles en soulevant une trappe.
Dickens se réjouit de la dégradation du palais ayant abrité tant de barbarie : « Que ce palais ait déchu au point d’être devenu un lieu où flânaient des soldats oisifs, contraints à répercuter l’écho de leur langage grossier et de leurs jurons vulgaires, à laisser flotter leurs vêtements à ses fenêtres sales, c’était là un abaissement de sa grandeur, et quelque chose qui avait de quoi vous réjouir ; mais la lumière du jour dans ses cachots et le ciel pour toit de ses chambres de torture, c’était sa ruine et sa défaite ! »
... à la réalité.
Or on n’a jamais trouvé trace d’Inquisition au palais… cette terrifiante « salle de tortures » n’est autre que la cuisine de Clément VI. Dans la cheminée haute de 20 mètres, ce sont des sangliers du Ventoux qu’on faisait rôtir plutôt que des hérétiques, et les « cachots » étaient de simples salles de la tour des Latrines (où se situèrent les massacres de la Glacière souvent amalgamés à cette époque avec l’inquisition, accentuant l’impression négative que donnait le palais saccagé).
En 1855, lors du congrès archéologique de France au Palais des Papes, Arcisse de Caumont (1801-1873, historien « père de l'archéologie médiévale ») démontre que la salle de torture est en réalité une cuisine, et souligne combien ces affabulations avaient influencé des érudits tels que Mérimée ou Michelet.
En Avignon en effet, l’inquisition fut « l’institution dont le nom était plus redoutable que les entreprises ».

Innocent III
Monastère de Subiaco - Rome
L’inquisition est fondée en 1199 par le pape Innocent III afin de lutter contre toutes les formes d’hérésie. L’objectif premier est de sauver les âmes égarées, de les ramener dans le giron de l’Église romaine fort menacée par la « déviance » des divers mouvements contestataires.
C’est en 1233 le pape Grégoire IX l’établit en France, prescrivant la détention à vie pour les hérétiques repentis et la peine de mort pour ceux qui refusent de se rétracter.

Grégoire IX
Basilique saint Pierre - Rome
L'Inquisitio (enquête) est un tribunal ecclésiastique d'exception dans lequel le juge peut entamer une action d'office, contrairement à l'accusatio, qui est à charge. Les inquisiteurs sont des commissaires pontificaux spécialement chargés de lutter contre l'hérésie et censés collaborer avec les évêques ; le pape les choisit principalement chez les dominicains grâce à leurs connaissances théologiques, leur vocation à prêcher auprès du peuple et leur bonne image due à leur mode de vie de pauvreté. Mais, en dépit de la belle sentence de Bernard de Clairvaux « fides suadenda, non impodenda » (la foi doit être persuadée, non imposée), dès 1252, ils sont autorisés à utiliser la torture et l’effusion de sang.


Le couvent des dominicains, à l'emplacement actuel des rues Anannelle, Victor Hugo et au-delà.
Au départ, l’inquisition doit permettre la conversion ; l’instruction du procès est méthodique, sur la base de témoignages vérifiés. Si l’aveu est obtenu par la torture, il doit être réitéré « sans aucune pression de force ou de contrainte », pour être recevable. Le faux témoignage est poursuivi et condamné. Les inquisiteurs coupables d’abus sont sanctionnés, tel Robert le Bougre condamné à la prison à vie à cause de ses excès. L’inquisition qui ne peut en théorie pratiquer la peine de mort envoie le condamné à la justice laïque.

Deux grands inquisiteurs vont exercer leur pouvoir : l’un à Paris pour les pays de langue d’oïl, l’autre à Toulouse pour les pays de langue d’oc, dont le plus redouté est Bernard Gui nommé en 1308.
L’inquisition atteint son apogée au moment de la lutte contre l’hérésie cathare. Les principaux groupes poursuivis dans le Midi sont les « bons hommes amis de Dieu » ou « bons chrétiens » autrement dit les Cathares, les « Pauvres de Lyon » ou Vaudois, les béguins et partisans des franciscains spirituels. Or Avignon n’est qu’un lieu de passage pour les Cathares. Ce sont par ailleurs les franciscains plutôt que les dominicains qui vont exercer.
Bernard Gui
Clément V convoque le concile de Vienne pour statuer sur l’ordre des Templiers, lesquels seront condamnés au bûcher en 1314. Le dernier dignitaire cathare, Guilaume Belibaste, est brûlé en 1321, et le dernier hérétique en 1324. En 1354, ce sont deux frères mineurs « schismatiques et hérétiques fraticelles » qui sont brûlés à Avignon ; deux sorciers sont également condamnés au bûcher.
Cependant, selon les sentences de Bernard Gui, inquisiteur pendant 15 ans, sur 633 décisions de justice seules 40 personnes sont remises au bras séculier, donc au bûcher qui dès la fin du XIIIe siècle devient exceptionnel.
Au XVème siècle l’inquisition perd de son importance et ses prérogatives passent aux États : au moment du protestantisme, ce sont les Parlements qui traiteront des cas d'hérésie (avec les mêmes méthodes cependant). La fonction d'inquisiteur devient progressivement un titre honoraire.


A partir de 1484, l’inquisition reprend de l’importance d’une part avec la chasse aux sorcières, magiciens, devins et astrologues, jouant sur la crédulité et le fanatisme, d’autre part avec la menace de la Réforme protestante. Le pape, par peur d’être ensorcelé, décide qu’il faut « extirper le diable de la société chrétienne »
L’inquisition avignonnaise du XVIème siècle n’est pas un prolongement de l’inquisition médiévale. Le pape Paul III l’organise dès 1538 pour exterminer l’hérésie dans ses possessions provençales ; l’inquisiteur nommé est un prêcheur d’Avignon.
Le Titien - Portrait de Paul III
L’ « épidémie de sorcellerie » qui s’abat sur Avignon et le Comtat Venaissin fait suite à une série d’événements dramatiques – la guerre, la peste, la famine, l’endettement de nombreuses personnes. Or les autorités religieuses ne peuvent plus s’en prendre aux hérétiques et refusent d’accuser les « Juifs du pape », peu nombreux et regroupés dans leur « carrière ».
Comme dans toutes les campagnes, les premières victimes sont les paysannes qui grâce à leur savoir empirique des plantes, soignent et guérissent autour d’elles, en particulier les femmes qu’elles aident à accoucher, voire à avorter. On ne craint plus tant l’hérésie que le diable. En 1582, dix-huit sorciers sont exécutés ; trois sorcières dénoncent tellement de personnes coupables de sabbats et de sacrilèges que les prisons d’Avignon sont pleines.
Deux « vaudoises » assimilées à des sorcières Illustration du poème "Le Champion des dames" de Martin Le Franc, 1451

Lettre de 1595 de l’inquisiteur Louis de Vervins au cardinal Santori qui s’inquiète de la manière dont l’inquisiteur procède contre les cas de sorcellerie.
« Il est certain que nos régions citramontaines sont infestées de sorciers et sorcières, et que leur nombre s’est tellement augmenté, depuis les mouvements de guerre et terribles guerres civiles excitées à cause des hérétiques qu’il n’est aucun canton, village, bourg ou ville qui soit épargné. Ils semblent avoir vécu plus à la façon des bêtes sauvages que des hommes.[…]Dans ces conditions beaucoup ont été misérablement tués sans avoir eu personne pour les consoler au milieu de si grands désastres. Rien d’étonnant si ces malheureux, aussi bien les hommes que les femmes, ont été saisis par le lion rugissant (et qui n’a jamais cessé de rôder cherchant qui dévorer) dans la poussée de ces horribles tourments, et s’il a facilement obtenu d’eux qu’ils prennent sur eux le joug cruel de la servitude diabolique et qu’il exerce sur eux une tyrannie perpétuelle et cruelle. »

Vers 1620 l’inquisiteur général en la légation, Claude Dubel, fait emprisonner au palais des papes un certain Barthelemy de Crose, dominicain de mauvaise réputation à Mormoiron, qui est soupçonné non seulement d’être huguenot, mais aussi de séduire toutes les femmes qu’il désire grâce à l’intervention du Malin… Dommage, on ignore quelle fut sa sentence !
Hérésie et sorcellerie tendent à se confondre ; la réforme catholique dans le Comtat Venaissin rencontre un succès populaire certain et les protestants sont considérés comme des ennemis de la foi.
La crainte des huguenots – les écrits de Luther sont lus à Avignon dès 1519 - entraîne la nomination d’un dominicain, Jean de Roma, maître en théologie, comme inquisiteur « contre tous les blasphémateurs, concubinaires, hérétiques, bigames, usuriers ou sorciers, dans les limites de la légation ». Vaste programme. Il ne se cache pas d’user de la torture pour faire avouer, mais le Parlement de Provence interrompt sa mission. Avec un autre dominicain en 1541, l’inquisition s’installe de nouveau au couvent d’Avignon, mais les jugements sont rendus conjointement avec le légat ; quand Pie V décide de réformer l’inquisition dans le Comtat, l’opposition des autorités qui craignent de la voir ressembler à l’épouvantable espagnole pousse le pape à y renoncer. Cependant, la dépendance envers Rome s’accentue.
La dernière condamnation à mort contre un sorcier à Avignon date de 1592.

Bartolomeo Passarotti - Portrait de Pie V

Les peines encourues vont, pour les cas graves, de l’abjuration de vehementi en public, qui peut être assortie de flagellation, bannissement, prison ou galères – on n’en recense que six en deux siècles ; l’abjuration de levi peut entraîner la rétractation publique, avec bannissement ou amende ; le plus souvent, les coupables écopent d’une amende, de la récitation du rosaire ou de quelque mortification.
Protestants envoyés aux galères
Les inquisiteurs sont également chargés d’accueillir les repentis protestants prêts à abjurer. En attendant, ils tentent à tout prix d’éviter tout contact entre bons catholiques et protestants : un ouvrier d’Avignon est accusé d’avoir fraternisé avec des calvinistes.
Puis les tribunaux inquisitoriaux disparaissent du royaume de France à la fin du XVIIème siècle. En 1689, un édit royal interdit les condamnations pour sorcellerie ; les accusés seront désormais bannis.
En 1716, la venue du prétendant Stuart au trône d’Angleterre ravive les craintes d’une contamination par la foi anglicane ! A la fin du XVIIIème siècle, c’est le mouvement des Francs-maçons qui inquiète et provoque l’abjuration de 21 notables, dont trois prêtres.
En 1790, le conseil de la commune d’Avignon déclare « illégal, inconstitutionnel et par conséquent aboli » le tribunal de l’inquisition. Le père Mabil inquisiteur depuis 1753, refuse de se soumettre. Des scellés sont posés sur son appartement du convent des dominicains. La foule se rue dans la salle d’archives en croyant que c’était un cachot, mais n’y trouve ni prisonnier ni instrument de torture…
Bibliographie
- Marc Venard – L’inquisition d’Avignon du Moyen-Age à la fin du XVIIIème siècle
- Jacques Chiffoleau - Le palais des Papes
- Jacques Chiffoleau - Vie et mort de l’hérésie en Provence et dans la vallée du Rhône, du début du XIIe siècle au début du XIVème siècle, dans Effacement du catharisme - Toulouse, 1985 Cahiers de Fanjeaux
- Dominique Vingtain - L’invention d’un monument historique : le cas du palais des papes d’Avignon de la Révolution au début du XXe siècle.
- Jean-Baptiste Joudou - Avignon, son histoire, ses papes, ses monumens et ses environs
- Hassoux - Notice historique du Palais des Papes, Avignon, impr. Bonnet fils, 1839
- Bernard Montagnes - La rumeur de Mormoiron : comment naît une accusation de sorcellerie en 1618