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Par Liliane, Mars 2026
CA ROULE MAL !
Qui ne s’est jamais plaint de la circulation ? Piétons, cyclistes, automobilistes,
tout le monde y va de ses récriminations. Le problème ne date pourtant pas d’aujourd’hui…
A l’arrivée des papes en Avignon avec toute leur cour et les cardinaux, clercs, hommes de loi, scribes, artistes, architectes, ouvriers, artisans, une innombrable domesticité et les quémandeurs, visiteurs illustres ou non, avec l’installation de très nombreux couvents, avec le va et vient constant des moines, des marchands, des messagers, des mendiants… la ville étouffe dans ses remparts déjà à demi-démolis. L’agrandissement de son espace au XVème siècle, par la construction des nouvelles murailles qui englobent maisons, couvents et jardins, la fait respirer un peu.

Pourtant Pétrarque la qualifie « d’infecte […] horriblement venteuse, mal bâtie, incommode ». Il est vrai que, comme partout ailleurs, les rues sont très étroites, tortueuses et sombres, rarement pavées car ce sont les riverains qui doivent s’en charger et rechignent à les financer. Certaines maisons empiètent sur la chaussée, on ne connaît pas encore la notion d’alignement (laquelle fera des ravages au XIXème siècle) ; des « arceaux » comme il en subsiste quelques uns, les relient parfois. Les étals des marchandes débordent également sur la chaussée, protégés par des auvents dangereux en cas d’incendie. Certaines rues sont escarpées, telle celle des Trois Carreaux ou de la Peyrolerie, au point que les attelages ne peuvent les franchir. Les plus grandes sont celles de la Bouquerie, de la Balance, ou encore Bancasse, c’est dire leur étroitesse réelle. Les places sont tout aussi étriquées : celle de l’Hôtel de Ville n’existe pas, toute encombrée de constructions ; on a construit partout, contre les églises et même du Palais des Papes; seuls les cimetières, collés aux églises et non clos, offrent un peu d’espace public, et d’ailleurs c’est là qu’on installe le gibet ou l’échafaud, les pliants des marchands ambulants, sans parler de certains commerces illicites…

Illustration pour les "Médiévales
des Carmes de 2019
Alors comment circulait-on dans ce labyrinthe ? Il fallait contourner les puits, enjamber les flaques de boue, se méfier des pots de chambre déversés par les fenêtres, éviter les déjections des divers cochons, chèvres, poules, chiens et chats qui erraient à la recherche de pitance, ne pas heurter les enseignes suspendues, prendre garde aux cavaliers trop rapides, aux charrettes encombrantes, aux mendiants couchés en travers de la chaussée, aux ruisseaux de sang des abattoirs de la rue de la Bouquerie, et laisser la priorité aux chaises à porteurs remplaçant les carrosses qui n’auraient pas eu la place de circuler. Et en cas de processions religieuses, fort nombreuses et spectaculaires, d’entrées de hauts personnages, de fêtes et de carnaval, mieux valait s’abstenir complètement de se déplacer sinon pour y assister. Les rues de passage étaient alors pavoisées, nettoyées et sablées … provisoirement.
Après le départ des Papes, la ville perd la moitié de ses habitants, réduits à une quinzaine de mille. Peu à peu, sous les légats puis vice-légats, elle retrouve son animation et le commerce y redevient florissant. Au fil du temps, Avignon la gothique se transforme, adopte le baroque, construit de superbes hôtels particuliers dotés de cours, de jardins et de remises, agrandit ses places, dégage la Place du Palais, démolit, hélas, ses bâtiments médiévaux. Le Rocher devient une promenade très prisée, grâce à ses accès améliorés. Le cours Caumont, actuelles allées de l'Oulle, est aménagé en 1756 et l'éclairage des rues enfin réalisé en 1777 par quatre cents lanternes. Puis se sont les transformations radicales du XIXème siècle (voir l’article La percée de la rue Bonaparte). On veut moderniser, aérer, circuler. Les transports se font essentiellement à cheval.
Un premier tramway circule dès 1899.

Le laitier

La patache dans la cour du Roure

Calèche le long des remparts

Corbillard devant saint Agricol

Et une voiture à chien pour un amputé, censée porter bonheur !
Les voitures privées font leur apparition à Avignon, fièrement conduites par le père de (bonne) famille, et se faufilent partout, mais ce n’est pas encore, loin s’en faut, la cohue. Ce qui n'évite pas les accidents...




- Au jardin des Doms vers 1910
- Publicité
- Place du Palais vers 1930
- Accident avec le tramway
De 20.000 habitants environ en 1801 on passe à 93.000 en 1975 dans « le Grand Avignon » où ont été construits des quartiers nouveaux à l'extérieur des remparts. Intra-muros, on continue de détruire, les anciennes halles, l’ensemble saint Charles, une partie du quartier de la Balance, la vieille rue Molière. « On applique sans discernement des théories urbaines modernes à un espace sensible, chargé d'histoire ». Les douves des remparts sont comblées. Plus de 1500 commerces sont localisés intra-muros, ce qui représente environ la moitié des commerçants du Grand Avignon.

Evolution du tissu urbain.
A partir des années 1960 la voiture devient reine. La ville compte 151 monuments historiques, aux abords desquels la publicité est interdite… mais pas le stationnement. On roule et on stationne partout, les parkings envahissent les places du Palais, saint Didier, Pie, des Etudes, des Carmes… Les livraisons se font à toute heure, les piétons n’ont qu’à se faufiler comme ils le peuvent. Des magasins sont transformés en garages privés.

Rue du Vieux Sextier


Rue saint Agricol


Rue et place Carnot


Rue de la République
C’est aussi l’époque où les vacances entrent dans les mœurs, élément de la société de consommation qui se met alors en place. La Route nationale 7, surnommée « route Bleue », qui relie Paris à la côte provençale via la vallée du Rhône, commence à être saturée lors des grands départs de l'été. Avignon devient une ville de vacances renommée… sans oublier l’attrait du Festival !
Pendant le Festival de juillet 1969


En 1970, le maire Henri Duffaut réserve à titre expérimental une zone concernant quelques rues du centre-ville aux seuls piétons le jeudi, alors jour de congé scolaire, et le samedi. La mesure est justifiée pour lutter contre l'encombrement automobile du centre historique et donner un accès plus aisé aux commerces. L'accès des rues est simplement barré par une signalétique sommaire et des policiers qui détournent aimablement les automobilistes.
Archives Ina

Place du Palais

Place de l'Horloge


Rue de la République

A la fin des années 1970, le contrat "villes moyennes" lie l'État et la ville dans la réalisation cofinancée d'un certain nombre d'opérations urbaines, notamment l'amélioration des centres anciens : réfection des voiries, suppression des trottoirs, traitement des sols, mobilier et éclairage urbain, signalétique. À Avignon, la zone piétonne initiale a d'abord été délimitée entre la rue des Marchands, saint Didier et les Halles ; elle en a depuis gagné d'autres.
D'abord réticents, les commerçants se rallient rapidement car les aménagements piétonniers facilitent le commerce de détail face au développement des grandes surfaces en périphérie. De même, l'activité touristique en bénéficie en facilitant l'accès aux monuments et la visite des centres historiques rendus plus agréables. Cependant la réglementation de la circulation automobile se complique de nombreuses oppositions.
Place saint Jean
Plus d’un million de touristes sont accueillis en 1996. Pour le seul mois de juillet 2000, la municipalité estime le nombre de visiteurs à 500 000. Le centre-ville historique souffre de cette affluence. Il s’agit alors de préserver la qualité de vie sans nuire aux ressources économiques. En 2000, le service Tourisme réalise avec les représentants des services municipaux, chambres de commerce et d’industrie, commerçants, office de tourisme, agences de voyage, associations, architectes, entreprises de transport, un « schéma directeur pour le développement de l’économie touristique » adopté par le Conseil municipal
Marie-Josée Roig, maire de la ville, cherche à réduire la circulation automobile et encourager les modes de déplacements doux à l’intérieur des remparts, comme le souhaitent 80 % des Avignonnais, et ce malgré l’opposition des commerçants : bus de moyenne capacité et peu polluants, service d’information sur les moyens de déplacements, nécessité de faire respecter les stationnements interdits, mise en place de parkings-relais gratuits à proximité des remparts et relayés au centre-ville par des navettes. Cependant il semble alors impossible de supprimer les stationnements le long des remparts par manque de places, ce qui nuit à leur mise en valeur. Ce plan urbain donne un début de réponse à la congestion automobile en centre-ville, mais de manière encore insuffisante.
Dans les années 2010, la « loi sur l’Air » impose un Plan de Déplacements urbains qui entraîne à Avignon des actions concrètes « en faveur de modes de transports alternatifs à la voiture particulière du développement des transports collectifs, de la pratique du deux roues, de la marche à pied, de nouveaux services.». La réalisation de deux lignes de tramway et la restructuration du réseau de bus améliorent significativement l’usage des transports. De nombreuses voies cyclables sont aménagées.

Parking des Italiens
Dans les années 2020, il devient urgent de détourner le flot des 20 000 voitures « parasites » qui transitent par l’intra-muros sans s’arrêter, principalement par la rue Thiers. Désormais celle-ci, actuellement en pleine rénovation (pour un coût global d’environ 3,7 millions d’euros) devient l’axe qui permet d’accéder au parking des Halles, la sortie se faisant par la rue de la Carreterie également rénovée et végétalisée. On ne peut plus traverser « impunément » Avignon !
Le stationnement extérieur le long des remparts est entièrement supprimé. Les rues rénovées en « béton désactivé » sont dépourvues de trottoirs, désormais matérialisés par des pavés, et enjolivées de nombreuses plantations qui aident aussi à assainir l’air et lutter contre la chaleur. Des bornes automatisées et un système de "pass" réservent l'entrée de la ville aux résidents, de préférence heureux propriétaires ou au moins locataires de garages, car le stationnement le long des trottoirs est désormais payant et...rare. La circulation automobile s'en trouve fortement réduite, place aux terrasses, aux vélos et autres trottinettes, électriques ou pas… et aux piétons, à condition qu’ils regardent à deux fois avant de changer de direction !
Rue de la Carreterie


Rue du Portail Matheron


Rue Carnot

Rue des Trois Faucons
Rue de Lattre de Tassigny

Rue du Vieux Sextier


Le tour des remparts avant... et en 2026

Regardez cette archive de l'INA pour mieux vous souvenir, ou découvrir, Avignon en 1970 :
Bibliographie
Plan de déplacement urbain d’avril 2013
Fascicule règlement local de publicité de la ville d’Avignon
Etudes de Chloé Rondeleux et Nicole Girard