Avignon et les rois de France : je t’aime, moi non plus.
« Sire, Nous venons aux pieds de vostre Majesté pour luy rendre des tesmoignages solemnels de nostre parfaite obéyssance et de notre inviolable fidélité, et pour la supplier très humblement d'agréer qu'en lui présentant les Clefs de nos portes, nous luy offrions aussi les cœurs de tous nos concitoyens, qui n'ont point de plus ardent désir que de vivre, et de mourir pour le service de vostre Majesté »
Une petite fille de neuf ans, qui représente la famille Galéans de Gadagne, tend au roi trois clefs liées par un cordon de soie bleue. Le jeune Louis XIV les prend et les rend en disant qu'elles étaient dans de très bonnes mains et qu'il fallait les y laisser. Puis il ajoute « Quoyque vous ne soyez pas mes Sujets, je conserveray néanmoins toujours beaucoup d'affection pour vostre Ville et pour vostre particulier », façon de résumer l'amour du roi pour les Avignonnais et la protection qu’il leur offre.
La scène se passa en 1660.

Nicolas II de Larmessin - Portraitsde Louis XIV
et Marie-Thérèse d’Autriche - 1660, gravure sur cuivre - Paris, bibliothèque de l’INHA
Ayant quitté Paris en juillet 1659, Louis XIV, âgé de 21 ans, et sa mère Anne d’Autriche qui préparent le mariage du roi avec Marie-Thérèse d’Autriche, infante d’Espagne (sa cousine germaine tant du côté paternel que maternel, qu’il épousera en juin), arrivent en Provence début 1660 : Arles, Tarascon, Marseille pour réprimer une sédition, Toulon, Aix où la cour donne un bal, Cotignac pour remercier l’intercession de la Vierge qui permit la naissance tant attendue de Louis-Dieudonné futur Roi-Soleil, Apt, et Avignon le 19 mars.
La ville a été pavoisée de portraits royaux et d'armoiries de France, comme une offrande, aussi symbolique que temporaire, de la cité elle-même. Une inscription monumentale, «Amant se invicem lilia et claves » est placée sur la façade de l’Hôtel de Ville proclamant « L'amour des lys et des clefs » réuni dans la personne royale.
La personne royale arrive, bien entendu avec une escorte considérable, sous une pluie battante. Le vice-légat Gaspard de Lacaris les accueille avec tous les égards indispensables et conduit le roi au « Grand Palais » (le Palais des Papes) où ils demeurent jusqu’au 1er avril. Quatre des secrétaires d’Etat sont logés à l’Hôtel de Montaigu. Anne d'Autriche arrivera plus tard, elle est à Apt pour honorer les reliques de sainte Anne, sa patronne.

Pendant son séjour, le roi et sa suite se recueillent sur la tombe de Pierre de Luxembourg, qui avait été placée dans une chapelle de l’église des Célestins. L'agenda liturgique du roi et de la reine les conduit dans les églises principales de la ville, les couvents et les monastères. Ils franchissent le pont saint Bénezet en grand cérémonial pour se rendre à la chartreuse de Villeneuve les Avignon. Nicolas Mignard a le privilège de rencontrer le roi dont il exécute un portrait qui sera souvent reproduit et lui vaudra d’être appelé à Paris.

Pierre Mignard - Louis XIV en 1660 - Institut Calvet
Nous savons aussi que Louis qui aimait jouer au jeu de paume, ancêtre du tennis sans raquette, la balle étant frappée à la main dans des salles fermées, profite de celle qui se trouvait place Crillon, à l’emplacement du Théâtre de la Comédie. Il va ensuite « se dessécher », c'est-à-dire se rafraîchir et changer de linge, à la maison Casal rue Joseph Vernet.
Le roi se rend aussi à Orange, dont le théâtre romain et les puissantes murailles l’impressionnent fort – ces dernières lui déplaisent d’ailleurs tant qu’il les fait démolir, si bien que Guillaume d’Orange deviendra l'un de ses plus farouches opposants.
La ville d'Orange, murailles et château

1663 - Premier rattachement d’Avignon et du Comtat Venaissin à la France
Avignon et le Comtat, sous la protection des papes, sont prospères et enviés, tout en dépendant de l’entente cordiale entre le Saint Siège et le pouvoir royal. Or Louis XIV n’apprécie pas la mainmise du pape sur une partie de la Provence, et va profiter d’un prétexte assez fallacieux : son ambassadeur à Rome, le duc de Créquy, aurait été insulté par un garde corse d’Alexandre VII.
Giovanni Batista Gaulli - Portrait d'Alexandre VII

Louis XIV réclame des réparations et envoie ses troupes en 1662, se saisissant d’Avignon et du Comtat comme gage afin de faire plier Alexandre VII. Le vice-légat ne se soumet pas, au contraire des consuls d'Avignon. La ville et le Comtat sont alors considérés comme absorbés par la France. Le vice-légat fuit à Nice, remplacé par un gouverneur nommé par le roi qui exige que les armes des villes soient repeintes à l’image des siennes pour marquer son pouvoir et s'assurer le concours des habitants et des autorités locales.
Les possessions pontificales ne seront restituées qu’après la réconciliation de 1664. A peine a-t-on eu le temps de remplacer quelques blasons du pape par celui du roi… qu’on recommence avec celui du nouveau pontife, Clément IX.
Mais dans les années 1670, le pape Clément X interdit de faire entrer des marchandises françaises dans ses Etats ; or sans importation de blé, la disette menace. En représailles Louis XIV augmente les droits de douane sur les exportations du Comtat, ce qui nuit rapidement au commerce. En 1681 il impose des taxes encore plus élevées et le Comtat risque la ruine, puis il revient sur sa décision. Cependant l’incertitude politique et l’insécurité économique sont très nocives.
1688 – 1689 - Deuxième rattachement

La deuxième réunion d’Avignon et du Comtat à la France fait suite à une accumulation de contentieux entre Louis XIV et le pontificat d’Innocent XI, qui ne prendra fin qu’avec la mort de celui-ci en 1691. Le point de départ est provoqué par un conflit d’autorité avec l'évêque de Vaison et Louis XIV envoie de nouveau ses troupes terroriser la population du Comtat. Les paysans comtadins restent très attachés à l’autorité du pape, alors que les marchands et notables avignonnais qui pâtissent beaucoup des atermoiements politiques ne seraient pas vraiment opposés à une réunion avec la France. De plus les vice-légats italiens sans envergure sont impopulaires.
Jacob Ferdinant Voet - Portrait d'Innocent XI
La brutalité française se traduit par la fiscalité : rétablissement du cens seigneurial à la disposition du roi, obligation de financer la cavalerie du comte de Grignan, le gendre de Madame de Sévigné, qui incarne l’autorité du roi, nouveaux impôts, la Capitation et le Dixième. En outre, tout homme valide doit s’enrôler pour la guerre de Hollande.
Ce qui n'empêche pas Madame de Sévigné d'écrire d’Avignon à cette époque : « Quel séjour ! Quelle douceur d’y passer l’hiver ! » et Madame Dunoyer (1663-1719) journaliste et femme de lettres aventureuse, de relater : «Tout le monde y est riche et y respire la joie. Les dames sont galantes ; les messieurs font de la dépense ; le jeu, qu’on peut appeler le plaisir universel, est poussé ici aussi loin que l’on peut.[...] un pays où les ris et les jeux que la misère du temps a chassé de France se sont réfugiés ; où l’on fait bonne chère, où l’ont boit du vin de l’Hermitage et de Cante Perdrix qu’on peut appeler vin des dieux, puisque c’est le même qu’on envoie à Rome pour la bouche du Saint-Père… »

Jean Marc Nattier
Portrait de Mme Dunoyer
Cependant, en 1688 il faut « imposer une peine pécuniaire à ceux qui ne fairoient pas les feux de joie devant leur maison et l'on escrit qu'on a heu raison de l'imposer d'autant que l'on n'agit pas par inclination mais seulement par crainte, estant inoui qu'on obligea les gens de se réjouir par force. » Autrement dit, réjouissez-vous de voir entrer les troupes royales ou payez une amende !
Puis en octobre 1689, l’élection d’Alexandre VIII facilite la restitution de ses Etats au domaine papal et les troupes se retirent. Beaucoup de tracas, de violences et d’hommes sacrifiés pour pas grand-chose…
Pour un « roi très chrétien », « fils aîné de l’Eglise », Louis XIV n’aura cessé de s’en prendre aux papes qui se succèdent lors de son très long règne, contestant leur pouvoir et leurs possessions provençales dont il se sert comme d’une monnaie d’échange, ne se souciant nullement des conséquences, tant morales que financières, sur les populations victimes collatérales de ces confrontations.
1768 -1774 – Troisième rattachement
Louis XV va se servir des mêmes manœuvres lors de son conflit avec Innocent XI au sujet du « droit de régale » par lequel le roi de France nomme les évêques et le pape leur accorde l’investiture canonique. Or certains évêchés, en particulier provençaux, en sont exempts. Le roi décide d’appliquer le droit de régale sans exception. Le pape refuse alors d’investir les évêques. Un compromis accepté par le nouveau pape ne mettra fin au conflit qu’en 1693.
Le plus grave demeure la volonté royale de chasser les Jésuites, dont beaucoup trouvent refuge dans le Comtat. Dès 1762, le parlement de Paris a déclaré la Compagnie de Jésus « inadmissible par nature dans tout État policé » et ordonné aux Jésuites « de renoncer pour toujours au nom, à l’habit, aux vœux, au régime de leur société ; d’évacuer les séminaires, les noviciats, les collèges, les maisons professes sous huitaine ». C’est le dénouement d’un conflit qui a opposé les magistrats « gallicans », partisans d’une Église de France qui défend son autonomie par rapport au pape, aux « ultramontains », dont les Jésuites qui font vœu d’obéissance au pape.

La coutume des Jésuites – Anonyme – 1762 - BNF
Gravure satirique représentant « l’hydre monstrueuse » de l’ordre des Jésuites. Les serpents enroulés autour de leurs bras les désignent comme des êtres maléfiques. Ils comptent leurs pièces d’or devant des caisses de marchandises car ils sont âpres au gain. La flèche et le poignard sur le sol font écho aux accusations de conspiration portées contre eux.
De nouveau, en 1768 les troupes royales entrent dans Avignon, chargées d’expulser manu militari les Jésuites, au grand dam de leurs élèves et des familles. Cependant en 1769 les notables de la ville demandent, de façon surprenante, que Louis XV fasse don de son image royale à « sa bonne ville d’Avignon » comme l’avait fait Louis XIV. L’installation du portrait au fond de la salle du Conseil est accompagnée d'une grande cérémonie de dévouement. On lit sous le tableau :
Mon cœur était si bien à toi
Même avant d’être ta sujette
Que ton portrait suffit, Grand Roi,
Pour te conserver ta conquête.
L’occupation prend fin en 1774, à la fois grâce à la suppression de l’ordre et à la mort de Louis XV. Quand le nouveau pontife, Clément XIV, prononce la dissolution des Jésuites, Avignon et le Comtat Venaissin redeviennent possessions papales, ce qui ne réjouit pas les élites commerçantes qui voient leurs négoces de nouveau soumis aux droits de douane.

Officiers royaux
1791 – Le rattachement définitif d'Avignon et du Comtat Venaissin à la France
Le rattachement définitif en septembre 1791 après le vote des populations avignonnaise et comtadine appartient à un tout autre contexte. Il ne s’agit plus d’un débat entre les droits des souverains et ceux des autorités papales, mais celui du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Les divergences d’opinions entre un parti patriote et un parti contre-révolutionnaire ont tourné à la guerre civile sans rapport avec les conditions précédentes.
Bibliographie
- Guillaume Decalf - Devenir roi : le voyage de Louis XIV dans le sud de la France, 1659-1660
- Jean Gallian - Histoire de Caromb
- Pierre-Yves - Beaurepaire - Les jésuites en procès
- https://journals.openedition.org
- https://www.provence7.com/portails/histoire-portails/personnalites-de-lhistoire-en-provence/louis-xiv-en-provence/