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Par Liliane Mai 2026
Petites histoires au sein de la grande Histoire...
Celle d'Avignon est riche en anecdotes, tragiques ou cocasses.

et Avignon

1914
« Le jour où nous serons capables d’afficher nos toiles sur cette pierre, nous serons devenus des peintres.», aurait dit Picasso à Braque
en 1914, alors qu’ils sont assis sur les marches du Palais des Papes.

Picasso et Braque années 60

Avec Eva Gouel en 1913
Déjà en 1912, Picasso et sa nouvelle compagne, Eva Gouel, née Marcelle Humbert en 1885, qui venait de quitter le peintre Marcoussis, avaient passé l’été à Sorgues où ils étaient arrivés en tramway et s’étaient installés dans une villa discrète " Les Clochettes".
De juin à août 1914, tous deux s’installent à Avignon, 14 rue saint Bernard dans « une maison un peu espagnole dans la ville même », écrit Eva à Gertrude Stein. « Enfin, il serait grand temps que nous soyons un peu chez nous, car cette vie d’hôtel et de bohème ne nous vaut rien ». Picasso y peint une « Nature morte aux livres et au verre » avec les mots Ma jolie, ainsi qu’il appelait Eva.

Nature morte aux livres et au verre - 1914

Eva au boa vert - Centre Pompidou
Mais la guerre éclate. Ses amis Braque et Derain partent au front. Eva meurt un an plus tard de la tuberculose.
En 1947, Picasso fait partie des artistes présentés à la « Semaine d’art en Avignon », prémices du Festival de théâtre. Il retrouve Chagall en 1948 à Gordes et à Ménerbes, alors quasiment abandonnés et qu’ils contribuent à faire revivre.

Affiche de la Semaine d'Art 1947

Avec Chagall en 1948
Il ne reviendra pas à Avignon, pas même pour l’Exposition qui lui est consacrée dans la Grande Chapelle du Palais des Papes en 1970. Préparée par Yvonne et Christian Zervos, éditeurs qui ont collaboré avec lui, elle est inaugurée le 1et mai, réunissant 167 toiles et 50 dessins récents.
Trois ans plus tard, entre mai et septembre, 201 toiles exécutées entre 1970 et 1972, 225 céramiques et des livres gravés investissent de nouveau le Palais. Il y a tant de tableaux qu’ils sont exposés en hauteur, les uns au-dessus des autres, à l’ancienne en somme.
Le peintre ne verra pas ces expositions, il est mort quelques jours avant l’inauguration de la seconde, le 8 avril 1973, à 91 ans.



Il avait lui-même sélectionné les œuvres exposées. Or elles expriment ses obsessions érotiques : «Homme et Femme nue », « L’aubade », « Peintre et son modèle », «Vénus et l'Amour » … Selon Carmen Gimenez, directrice du Musée Picasso de Malaga, « Il continuait à avoir des fantasmes et le courage de les montrer ».

L'aubade 1967

L’exposition déclenche un véritable scandale. Les toiles qui ont envahi les murs du palais choquent par leurs couleurs agressives, leurs sujets à la limite de la pornographie, leurs formats qui offrent un contraste extrême avec l’architecture austère des salles.
L’exposition est violemment attaquée dans la presse, qualifiée d’« impuissance », « d'obsession sexuelle sénile », « griffonnages », accusée d’obscénité et Picasso lui-même « ne signifie plus rien et personne, parmi les jeunes expérimentateurs, ne se soucie de lui. » (Harald Szeemann alors critique reconnu). Les critiques d’art sont virulents : « On entre en dévotion et on sort dans l’embarras. (…) La dernière exposition de Picasso est un déprimant commentaire sur l’idée qu’il est mieux de peindre quelque chose plutôt que rien ; deux ans de silence auraient mieux conclu cette vie singulière que ces calamiteux barbouillages. (…) A l’inverse de Titien ou de Michel-Ange, Picasso a échoué dans son vieil âge. » (Robert Hugues dans Time Magazine).
Ce qui n’empêcha pas une prolongation de l’exposition.

Couple
Affiche pour la prolongation
On n’ose imaginer ce que les papes, même les plus fastueux voire dissolus, auraient pensé de tout cela…
En 1976, le Palais des papes expose de nouveau une rétrospective des dernières œuvres de Picasso qu’il avait offertes à la ville.
Dans la nuit du 31 janvier, 118 tableaux disparaissent, dont les célèbres « Demoiselles d’Avignon » (qui ne représente pas des Avignonnaises toutes nues, mais les prostituées de la rue Avenio de Barcelone), Armés et cagoulés, les voleurs, profitant d’un échafaudage, ont agressé, ligoté et bâillonné les trois gardiens avant de s’enfuir avec leur butin à bord d’une estafette blanche. C’est l’un des plus gros braquages d'œuvres d'art exécuté.

Huit mois plus tard, l’enquête de la police judiciaire de Marseille, qui révèle que le cambriolage a été mené par un réseau international de trafic d'œuvres d'art, aboutit à l’arrestation des malfaiteurs et la récupération des tableaux intacts. Les policiers s’étaient fait passer pour des acheteurs, mais lors du rendez-vous, l'un des sept voleurs flaire le piège et tire au fusil. Un suspect est retrouvé mort dans sa cellule suite à une crise cardiaque, un autre tente de se tailler les veines.
Les héritiers du peintre – Maya, Paloma, Patrick, Christine et Claude – seront reçus à l’Hôtel de police de Marseille. Les tableaux étaient bien trop célèbres pour avoir une chance – ou plutôt le risque – d’être vendus.
En 2013, l’un des cambrioleurs, Didier Caulier, 73 ans, désormais installé à Cannes où il dirige un restaurant, publie ses « Confessions d'un braqueur » : sa jeunesse au Pontet, le grand banditisme, le vol des Picasso cachés à Pujaut et leur transfert à Marseille, le piège tendu par la police….

Les héritiers à l'Hôtel de police de Marseille
Pour célébrer les 20 ans de la première exposition, en 1990 une nouvelle présentation est organisée dans la Grande Chapelle, sans doute avec plus de sécurité. Il paraît que Georges Pompidou, alors Président de la République, aurait proposé à Picasso de transformer le Palais des Papes en musée dédié à son œuvre. Celui-ci aurait (heureusement) refusé, préférant continuer à peindre dans sa retraite de Mougins.
Avec le temps, on juge l'art bien différemment. De nos jours les tableaux de Picasso âgé, mais « si jeune dans son expression », prennent un autre sens… et beaucoup de valeur. En 2011 « L'Aubade » de 1967 a été adjugée pour 25 millions de dollars.